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Le harcèlement scolaire : une empreinte à vie

Une fois n’est pas coutume, j’aimerais vous partager un témoignage personnel. Loin de ce que vous pourrez trouver dans les livres, loin des généralités.

 

 

J’ai été la cible de harcèlement scolaire lorsque j’étais en classe de CM1 et CM2. Rejetée par l’ensemble de ma classe, puis très rapidement par l’ensemble de l’école. De la violence verbale, des moqueries, de l’isolement de la part de mes pairs, des menaces aussi. Tout cela parce que j’étais “l’intello”. Qu’est ce que je peux détester ce mot… Mon sang se glace rien qu’à l’écrire, je me fige lorsque je l’entends dans la bouche d’un jeune aujourd’hui.

 

A l’époque, ma détresse est passée totalement inaperçue. Pour les adultes autour de moi. Et d’une certaine manière, pour moi aussi. Je ne comprenais absolument pas ce qui se passait, pourquoi on m’en voulait pour quelque chose que j’étais. J’ai essayé de garder quelques copines, mais ça a été très compliqué, impossible en fait. Et je me suis recroquevillée très vite sur moi, je rasais les murs, j’avais la peur au ventre. Je voulais disparaître…

 

Puis le collège est arrivé : changement de cadre, brassage entre écoles. Mes agresseurs se sont noyés dans la masse, et je n’ai plus jamais été ennuyée. J’ai trouvé le moyen de me faire quelques copines fiables. Et les années ont défilé, collège, lycée, post-bac, vie active, comme on déroule une pelote de laine. J’avais fini par mettre cet épisode entre parenthèse, comme un croche-patte de la vie comme un autre, rien de plus qu’une banale histoire d’enfant. Car après tout, ça concerne tant d’élèves, alors ça ne peut pas être si lourd de conséquences !

 

Et pourtant, en approchant la trentaine, le masque a commencé à se fissurer. Rideau psychique, dépression, et un premier séisme qui s’apparente à une crise d’adolescence sur le tard. Par différents types de thérapie, je parviens à apaiser mon corps et mon mental. Je fais un bilan de compétences, je change de job et je réoriente mon domaine d’activité. Mais je ne fais pas le lien avec le harcèlement.

 

Quelques années plus tard, rebelote, en plus intense. Comme je suis en psychothérapie, les couches de l’oignon tombent les unes après les autres. Je bosse sur la confiance en moi, le syndrome de l'imposteur, l'estime de soi. Ça c'est pour le niveau mental et émotionnel. Côté psycho-corporel, on s’approche du cœur du problème : je ne suis pas « dans mon corps ». C’est ce qu’on appelle un état de dissociation. En gros, c’est comme si mon esprit voyageait à côté de mon corps, sans jamais l’habiter ou presque. Ceux qui connaissent ce ressenti comprendront de quoi je parle. Je précise qu’il ne s’agit pas d’un terme ésotérique : les états de dissociations rentrent dans le champ des psychopathologies.

Bref, une fois que ce problème de dissociation est compris, je cherche des voies d’amélioration par la méditation, le yoga, l’hypnose, l’ostéopathie, la PNL, et tant d’autres choses. Ces différentes disciplines convergent systématiquement en un point : une angoisse de mort très forte, une urgence à ne jamais rester dans mon corps trop longtemps, à s’échapper, à fuir. Et toujours cet état bizarre à l’intérieur dès que je me sens agressée : je me fige instantanément, je deviens incapable de répondre, ni même de bouger. Je tourne autour du pot sans comprendre le pourquoi du comment.

 

De fil en aiguille, je remonte à la racine, à mes 2 années de primaire, où j’ai été anéantie à l’intérieur, où mes émotions étaient tellement violentes que mon cerveau a préféré mettre un coupe-circuit pour me protéger. C’est le même principe que lorsqu’on « oublie » des images traumatiques : le cerveau occulte les souvenirs insoutenables pour l’équilibre psychique de la personne. Dans mon cas, je suis parfaitement capable de me souvenir de où/quand/qui etc. Par contre, mon cerveau est en guerre contre mon corps parce qu’il vit et qu’il ressent, lui rappelant le souvenir du harcèlement. Pas super cool à vivre au quotidien, mais une clé décisive pour le traitement du traumatisme.

 

Aujourd’hui, je peux dire que je termine mon chemin de guérison et que j’ai toutes les clés pour dépasser ce trauma. Aujourd’hui, je peux dire que c’est derrière moi. Mais aujourd’hui, j’ai 38 ans… Et ça s’est passé lorsque j’avais 8 ans…

 

Trente années volées.

Mon enfance piétinée. Mon innocence arrachée. Mon adolescence torpillée. Mon identité anéantie. Mes années d’adulte intoxiquées à manger des cachetons pour ne pas disjoncter. Mon compte en banque vidé en thérapie. Mon désespoir à trouver enfin une réponse.

 

Trente ans.

Et encore, je m’estime heureuse d’avoir fait le lien, et de pouvoir m’en sortir.

 

Trente ans.

C’est ce qui a orienté ma pratique professionnelle, ce qui m’a poussé à me former au coaching, pour comprendre qui je suis et accompagner l’Autre dans son accomplissement propre.

 

Trente ans...

Il ne s’agit que de ma propre histoire, et il est bien évidemment hors de question d’en tirer des généralités. Néanmoins, la prochaine fois que vous êtes confronté à une situation de harcèlement, n’allez pas croire que parce que l’agresseur est parti, c’est fini. N’allez pas croire que parce que la situation va mieux en apparence, tout est réglé.

L’empreinte est bien là. Profonde, douloureuse, indélébile. Elle ne partira jamais…Il faudra apprendre à vivre avec.

 

Alors vous, adultes responsables qui me lisez, soyez cette ressource sur laquelle tous ces jeunes pourront s’appuyer. Parce que maintenant que vous m’avez lue, vous ne pourrez plus dire « je ne savais pas ».

 

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